Central Resources : la médiathèque se fait makerspace

Comme on l’a vu lors de notre rencontre avec l’équipe de Science City, aux USA et dans le Kansas le DIY n’est pas qu’une affaire de groupes de hackers ou d’entreprises privées : c’est aussi un domaine dans lequel les institutions culturelles ont bien l’intention d’avoir leur rôle à jouer.

Dans ce contexte, et même si certains les pensent déjà dépassées ou qu’elles devraient disparaître au profit de hackerspaces, les médiathèques publiques n’ont pas dit leur dernier mot. Aujourd’hui, je vous emmène à la rencontre de Meredith Nelson et Nick Ward-Bopp à la médiathèque Central Resources, pour voir comment cette antenne principale pour la communauté d’agglomérations de Johnson County pense sa transformation, ses missions et son intégration au sein du mouvement local des makers !

Est-ce que vous pouvez nous parler un peu de Central Resources et de la rénovation en cours ?

Meredith : C’est ici que nous avons le plus de personnel et la plus grande partie de notre collection : nous orientons nos usagers vers les autres antennes suivant leurs besoins. La section médias dans laquelle nous nous trouvons actuellement sera l’une des plus grandes sections de Central Resources – en tous cas c’est ce qui est prévu par notre plan de développement, qui s’étale sur 20 ans en tout ! Notre espace de création restera à Central Resources pour des raisons de sécurité et parce que nous savons nous servir des machines et encadrer leur utilisation. Tout le monde dans le réseau n’est pas familier des machines à commandes numériques, bizarrement !

Vous portez les titres de « Maker Librarian » et de facilitateur – vous avez suivis des parcours spécifiques pour en arriver là ?

Meredith : C’est une histoire longue et pleine de détours ! J’ai reçu une formation de bibliothécaire classique avec une spécialisation pour le monde des affaires…Mais je travaille ausi beaucoup de mes mains. En fait, j’aurais dû me tourner vers une carrière dans l’ingénierie mais finalement je suis devenue bibliothécaire ! Quant à Nick, nous l’avons engagé pour ses compétences de maker.

Nick : Oui, je n’ai jamais suivi de programme universitaire formel ni eu de carrière rémunérée. Je suis tombé dans la rénovation et de la construction en réhabilitant un immeuble à Kansas City avec un ami dans le cadre de l’initiative Jarboe. En échange, nous avons pu habiter sur place avec l’accord du propriétaire. Pendant trois ans j’ai fait de tout – menuiserie, électricité, plomberie ce qui nous a permis d’économiser assez d’argent pour acheter un immeuble où à terme, on ouvrira notre propre espace. J’aime beaucoup l’idée des makerspaces privés, mais je pense qu’ils sont plus réservés aux hobbyistes et aux entrepreneurs, ou aux gens qui peuvent se permettre d’y prendre un abonnement. Aux États-Unis, les ateliers dans les lycées et les universités vieillissent et sont lentement fermés par les institutions, en même temps que les enseignants qui savent se servir de ces outils prennent leur retraite et que les polices d’assurances grimpent. On vit en ce moment une combinaison parfaite d’événements qui a créé une niche inoccupée, et je pense qu’on a de la chance d’être là pour apprendre par nous-même comment investir cet espace et partager avec les autres médiathèques nos succès et nos échecs.

Comment Johnson County a-t-il décidé d’ouvrir un makerspace en médiathèque ?

Meredith : J’étais la seconde bibliothécaire spécialisée en affaires engagée par la médiathèque. Mon premier jour de travail, notre directeur m’a convoquée dans son bureau et m’a dit : Nous voulons lancer quelque chose de grande ampleur en rapport avec le monde de l’entrepreneuriat – vous avez déjà entendu parler d’imprimantes 3D ? J’ai fait oui de la tête avec un grand sourire et répondu Bien sûr !. Je n’en avais jamais entendu parler avant, alors j’ai couru me renseigner sur Google et j’ai été ébahie par tout ce qui se passait ! À l’époque, on parlait à peine d’intégrer les imprimantes 3D dans les bibliothèques – il n’y avait qu’une bibliothèque à en être équipée dans tout le pays !

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Quand j’ai été engagée, on m’a intégrée au projet parce que j’avais dit pendant mon recrutement On a besoin de lieux spécialisés pour les entrepreneurs, un endroit où les indépendants peuvent utiliser Adobe Photoshop, créer leur site, faire tourner une petite entreprise, et ainsi renforcer le tissu économique local. On a décidé d’intégrer une imprimante 3D, des ressources de création de médias pour que les gens puissent apprendre à faire leurs cartes de visite…On avait créé notre premier makerspace ! On a fait une proposition qui a été acceptée, puis notre directeur est soudainement parti à la retraite ! Son successeur venait d’une médiathèque qui avait un partenariat avec les makerspaces locaux. En gros il nous a dit Voilà l’argent, faites de ce projet une réalité. On a trouvé un petit espace que personne n’utilisait dans la médiathèque, environ deux fois la taille d’une de nos salles de réunion, et l’avons réquisitionné pour notre premier makerspaces. Nous avons commencé à acheter de l’équipement qui a été livré en décembre, et nous avons ouvert en mars… En gros, il se sera écoulé un an entre le moment où nous avons défini les grandes lignes du projet et l’ouverture.

J’ai ensuite assisté à deux conférences en deux semaines en novembre et en suis revenue avec l’idée brillante d’ouvrir un makerspace mobile pour l’été, ce qui a augmenté d’autant ma charge de travail. Mais ce programme mobile est un grand succès depuis son lancement il y a deux ans, avec 350 jeunes et moi en solo dans une de nos autres antennes ! Il n’y avait plus de doutes quant au succès du projet à partir de là !

J’ai eu de la chance, il n’y a pas eu d’obstacles majeurs – hormis une chose ! Mon ancien directeur ne demandait pas beaucoup la permission de faire quelque chose, et quand il est parti le projet que nous préparions a pris beaucoup d’ampleur. Nous ne nous y attendions pas, mais c’était la première fois qu’un bibliothécaire avait à animer un tel espace, ce qui a fait toute la différence.

Comment le public a-t-il réagi à l’ouverture d’un makerspace en médiathèque, plus associée aux livres qu’à la création et au numérique ?

Meredith : Pour l’instant, ils le voient comme une ressource comme les autres. Et pour être honnêtes, le voir comme un espace de création à l’opposé de la simple consommation de ressources, c’est vraiment notre truc à nous, les bibliothécaires ! Si notre public a besoin de faire une vidéo pour leur site, quelque chose qu’ils ne pourraient pas faire de chez eux, ou qu’ils ne pourraient faire qu’avec leur smartphone – dorénavant, ils ont un endroit où venir réaliser tout ça. Je n’ai pas reçu une seule plainte au sujet de l’espace – hormis celles qui concernent le fait qu’on ferme pendant la soirée et la nuit, qu’on n’ouvre pas plus ou qu’on ne travaille pas plus vite. Mais ça ce sont des bons retours, parce que ça montre que les lieux, les objets et les ressources sont utilisés par la communauté ! Quand les gens vous demandent pourquoi vous ne travaillez pas 90 heures par semaine, c’est un succès.

Comment accède-t-on à l’espace et ses outils ?

Nick : Toute personne qui peut utiliser la médiathèque, de manière générale, peut accéder à cet espace – pas besoin d’être un résident de Johnson County pour ça. On vient s’inscrire, on prend sa carte d’usager, et on utilise le makerspace. Nos nouvelles heures d’ouverture n’ont pas encore été confirmées mais elles seront très similaires à celles de la médiathèque : on fermera peut être une fois par semaine pour des réunions de travail et faire de la maintenance dans l’espace de travail.

Les détails de l’accès au lieu seront publiés sur le site de la médiathèque, de même que les modalités de réservation des imprimantes 3D, de la découpeuse laser et de l’espace d’enregistrement audio et vidéo. Tout le reste, comme par exemples les ordinateurs, sera disponible sur la base du premier arrivé, premier servi. Il y aura peut-être un peu de formation à faire pour la découpeuse laser ou la machine à commande numérique que nous achèterons éventuellement, mais ça n’a pas encore été décidé. Je dirais que d’ici cinq à dix ans on va être limités par la fermeture habituelle à 21 heures. Mais on ne sait jamais !

Meredith : On verra comment on gérera tout ça quand on y sera.

(NdThomas : Scott Sime, le responsable de coordination du projet de rénovation à Central Resources, précise que l’institution étudie déjà quelques pistes à ce sujet, surtout sur la base du fonctionnement dans les antennes les plus éloignées du réseau de médiathèques.  D’autres scénarios d’utilisation sont également envisagés, comme des accès 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7 avec une carte de médiathèque ou une clé : ceci ouvrirait la porte à de possibles événements en soirée ou nocturnes, ou à ce que les gens viennent travailler en autonomie à leurs propres projets hors ouvertures au public.)

L’espace et la médiathèque collaborent-ils avec les autres espaces dans la région ?

Nick : Il y a pas mal de niches inoccupées dans l’écosystème des makers, des espaces dans lesquels grandir dans la région de Kansas City. Notre offre ne se mesure pas forcément à celle d’autres lieux : Hammerspace (NdThomas : un des hackerspaces historiques de la région) par exemple, a plus de 20 imprimantes 3D et des machines à commande numérique qui permettent de faire du prototypage rapide alors que les choses ici fonctionnent sur la base du premier arrivé, premier servi. Mais avec le nombre d’ateliers dans la région de Kansas City qui répondent à des besoins particuliers, on espère simplement ajouter notre pierre à l’édifice. A terme quand quelqu’un viendra nous dire J’ai besoin d’une imprimante 3D avec une surface utile de 18×32, on espère pouvoir leur répondre Parfait, je sais exactement où vous pouvez trouver ça !, leur sortir une carte des ressources locales et comment y accéder.

La bibliothèque comme porte d’entrée à la culture et à l’écosystème des makers, en quelque sorte ?

Meredith : Oui, une grande partie du mouvement des makers peut être intimidante pour les gens qui n’y ont jamais eu affaire, et en tant que médiathèque nous espérons être l’endroit où ils pourront venir découvrir le sujet. C’est un peu comme ces disquaires spécialisés chez lesquels on n’ose jamais vraiment aller de peur d’avoir l’air idiot ! Dans les médiathèques, on peut venir nous poser n’importe quelle question stupide, on y répondra toujours avec plaisir, que ce soit pour mettre les gens à l’aise avec une machine à commande numérique ou un appareil plus simple. On a aussi des partenaires chez Metropolitan Community College (NdThomas : les Community College sont des établissements d’enseignement supérieur, bien plus abordables que les autres universités, qui délivrent des diplômes universitaires en deux ans.) : cette université locale a des formations professionnelles pour ceux qui voudraient par exemple devenir machinistes, apprendre à faire fonctionner une machine à commande numérique dans un atelier professionnel… Ils ont d’excellents logiciels et instructeurs pour enseigner tout ça, et leurs cours sont très abordables – à environ 300 dollars par heure de crédit universitaire.

Quel impact le makerspace a-t-il eu sur le public – dans leur vie personnelle, leur formation continue, leur littératie numérique ?

Meredith : Eh bien tout d’abord, deux enfants ont gratuitement reçu des prothèses de mains, ce qui est déjà un exploit en soi ! Il y a beaucoup de gens qui veulent inventer quelque chose et sont venus créer leurs prototypes ici – avoir accès à ces outils et pouvoir créer sur place les premières itérations d’un projet au lieu d’avoir à les commander en Chine a fait une grosse différence pour beaucoup d’entrepreneurs. C’est surtout devenu très important ces deux dernières années, avant qu’on puisse faire imprimer des prototypes à l’UPS du coin.

Beaucoup d’enfants viennent ici parce qu’on est financièrement abordables. Nous ne sommes pas dans la zone la plus riche de Johnson County, et grâce à la médiathèque beaucoup de jeunes sont exposés à des outils qu’ils n’auraient autrement jamais découverts. L’impression 3D est un très bon exemple : ils l’utilisent de plus en plus pour leurs projets scolaires, quelque chose qu’on n’aurait jamais vu il y a quelques années encore. Quand on rouvrira, ils pourront également produire de la musique dans nos installations (NdThomas : un studio d’enregistrement audio est en cours de construction dans le cadre de la rénovation) au lieu de bidouiller avec les ordinateurs.

On a également beaucoup d’étudiants en médecine qui font des modèles cellulaires des virus comme l’hépatite B pour montrer comment ces derniers se connectent aux molécules du corps humain, et beaucoup de jeunes qui étudient de chez eux apprennent à faire de la modélisation 3D ou de la programmation de sites Internet – des choses auxquelles ils n’auraient pas forcément eu accès à domicile. Dans l’ensemble, le projet et le makerspace ont fait progresser le public en matière de littératie numérique.

Nick : Nous avons beaucoup de logiciels pour entreprises, mais aussi des logiciels qui fonctionnent depuis le Web ou gratuits : pas besoin d’être au makerspace pour pouvoir continuer à travailler sur son projet pendant le week-end. Et si j’ai une idée géniale pendant ce temps-là, je peux aussi bien revenir à la prochaine ouverture pour tourner ma vidéo pour Kickstarter (NdThomas : un espace de tournage avec fond vert et éclairage professionnel est également en cours de construction). C’est une idée folle, mais j’espère que quelqu’un fera tout ça de A à Z pendant la première année de notre réouverture.

Meredith : Beaucoup d’entrepreneurs se sont déjà servis de l’espace – une société a fait venir son personnel pour prendre des photos pour leur site Web, un usager sourd a lancé et anime depuis la médiathèque un club de rencontres professionnelles pour les personnes sourdes, et un expert herpétologiste se sert du matériel pour alimenter son site et prototyper des coques de téléphones qui intègrent les écailles des reptiles qu’il élève… Beaucoup de besoins dont on ne savait pas forcément qu’ils existaient, mais qui ont maintenant un lieu où se poser.


Liens

Tom Maillioux
www.tommaillioux.net
@Bookmore

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