Apprenti·e·s designers en résidence au Carrefour numérique²

Des étudiant·e·s en design graphique de l’école Estienne et en design et architecture d’intérieur de l’école Camondo se sont posé·e·s cet hiver au Carrefour numérique² pour y élaborer des propositions de décoration et d’aménagement du lieu. Cette démarche inhabituelle dans leur cursus a pu les déstabiliser mais aussi leur ouvrir des perspectives.

Ils-elles sont jeunes, pas forcément des expert·e·s du numérique et ont en revanche quelques idées pour donner une patte à un lieu : les étudiant·e·s en BTS design graphique de l’école Estienne et en design et architecture d’intérieur de l’école Camondo étaient les « client·e·s » parfait·e·s pour une résidence au Carrefour numérique² axée sur la production d’une signalétique et de citations-décorations, et d’infrastructures manquantes (petites, on se rassure). En effet, les troupes qui se sont posées cet hiver font partie des personnes que le lieu souhaite attirer : les 15-25 ans, en particulier les filles, qui ne sont pas des « geeks », au sens propre du terme c’est-à-dire des mordu·e·s d’informatique.

Ces deux résidences s’inscrivaient dans la démarche Living Lab que le Carrefour numérique² développe. Les élèves sont en effet resté·e·s plusieurs jours en cumulé et devaient s’inspirer de leurs observations de l’endroit, des usager·e·s et de leurs activités pour formuler des propositions.

Toute la classe au service d’un projet

La trentaine d’élèves de l’école Estienne a d’abord monté quatorze propositions en petits groupes de deux, une configuration habituelle le reste de l’année. Un seul a été retenu, après un vote du public pendant trois jours, adapté au Carrefour numérique² : une voix par adulte, 1,5 pour les 15-25 ans. Tout le monde s’est mis au service du projet retenu, celui des « deux Gaspard » : transformer les nombreuses chutes de bois du Fab Lab en une typo et conférer ainsi un supplément d’âme tout en restant discret, précise Raphaël Lefeuvre, un des deux enseignant·e·s qui encadraient.

À charge aux quatre nouveaux groupes constitués de lui donner vie, sous la supervision des deux jeunes gens, qui n’avaient rien de directeurs artistiques tyranniques. Les « scénaristes » ont réfléchi à l’emplacement des citations, au choix des lettres, etc. La section « typographie » a œuvré sur les lettres à proprement parler, avec un double objectif : élaborer des lettres avec des chutes et créer une typo inspirée de cette esthétique. Les « journalistes » ont rassemblé la documentation pour le wiki, comme dans tout bon Fab Lab qui se respecte. Un dernier groupe a préparé un PDF expliquant la charte graphique et un « vrai » livre servant de plaquette de communication.

Sur le moment, les enseignant·e·s ont émis quelques doutes sur la capacité des élèves à intégrer la logique des Fab Labs : Pour les créatifs, le côté ouvert peut être gênant, ils ont tendance à se considérer comme des auteurs, propriétaires de leur œuvre, avance Sophie Pierret, l’autre enseignante. En réalité, cela s’est bien passé. Le partage ne me pose pas de problème, expliquait Gaspard n°1, on conçoit un alphabet en libre service, on a poussé dans ce sens. Cela ne nous appartient pas, renchérit Gaspard n°2, on reste juste là en conseil. C’est davantage le manque de temps, comme d’autres, qui l’a préoccupé. Du côté des petites fourmis attelées à leur tâche, le sentiment était le même, et la motivation intacte : On a quand même un impact sur le projet, on ne se sent pas inutile, commentait Clara. C’est un peu à tout le monde, moi-même si je peux aller dans un lieu et participer à la décoration, ça me plait davantage que si c’est statique.

Ils sont en demande de cours traditionnels

Paradoxalement, même s’ils ont compris l’enjeu du mode de fonctionnement horizontal et ont de l’appétence pour, ils sont en demande de cours traditionnels, d’un cadre normatif, relève Raphaël Lefeuvre.

Bon an mal an, le projet a été mené au bout, sur les chapeaux de roue pour être prêt le jour de l’inauguration officielle, le 12 mars. Le public peut par exemple déjà s’amuser avec les lettres sur le mur d’expression. Les gens s’en sont bien emparés, se félicite Laurence, du Carrefour numérique², ils écrivent leur prénom, voire leur numéro de mobile, comme un premier petit pas décomplexant dans ce lieu encore déroutant pour beaucoup.

Il y a fort à parier que certain·e·s étudiant·e·s y reviendront : l’opération a souvent été l’occasion de découvrir le concept de Fab Lab, certain·e·s y étaient déjà retourné·e·s de leur propre chef et Raphaël Lefeuvre a déjà aiguillé d’autres élèves vers le lieu. Satisfait·e·s de cette séquence, les enseignant·e·s comptent bien remettre le couvert, sous une autre forme, par exemple en s’appuyant sur la fonction Living Lab pour confronter les projets au retour du public.

Des projets en fonction du ressenti, qui est lié aux sensations de manque, de frustration

Si Estienne est allé au bout de la démarche en concrétisant les idées, Camondo s’est cantonnée, pour des questions de temps, à l’élaboration de plans. La classe était répartie en plusieurs thèmes, comme l’assise, le rangement, etc. Ils devaient faire des projets en fonction du ressenti, qui est lié aux sensations de manque, de frustration, explique Romain Cuvellier, un des enseignants.

Concrètement, leurs recherches ont abouti à une consigne « salle des pendus » dans l’allée centrale, un aménagement du couloir en une salle de visio-conférence pour échanger avec les Fab Labs et Living Labs en réseau, des systèmes d’assises modulables, une table qui invite à s’y assoir, etc.

L’enseignant dresse un bilan mitigé Nous avons pu mener un projet in situ, c’est rare mais ils ont été déstabilisés, ils sont habitués à leur confort. Ils ont dû se confronter au public, se positionner dans tous les sens du terme. Au final, sur 25 idées, 5 sont bien mais ce ne sont pas des projets, concluait-il après la présentation. C’est normal à cette étape du cursus, tempère-t-il. Ils ont eu du mal à saisir la spécificité du lieu, il y avait trop de projets domestiques (pertinents dans une maison, NDLR) alors que c’est un lieu institutionnel.

Mettre en situation professionnelle

La séance de présentation a été du coup parfois rude, avec des enseignants jouant à fond leur rôle : mettre en situation professionnelle les étudiant·e·s. Et dans le rôle des gentil·le·s, les médiateur·trice·s : J’ai apprécié de découvrir le lieu, les machines, la complicité entre les médiateurs avec les usagers, l’échange dans l’apprentissage, d’adulte à adulte, explique Albane. C’est dur de comprendre vite le lieu, de se mettre dans la peau des différents types d’usager. Dans le cas d’un hôtel, nous aurions déjà eu des références. Attirée par l’imprimante 3, elle aimerait bien revenir, l’occasion de mieux appréhender le lieu en hôte lambda.

Le travail in situ n’a pas non plus emballé les élèves : On s’est trop concentré sur le lieu, poursuit une camarade, il n’était pas nécessaire de venir ici toutes les semaines. Mais j’aurais kiffé avoir 2-3 semaines de plus pour finir le projet.Pour des questions autant de temps que de coût, ces vingt-cinq idées resteront à l’état de plans, un regret partagé par Romain Cuvellier : dans les Fab Labs, les gens viennent pour réaliser un projet, pas le rêver…

Sabine Blanc

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