À la rude école du projet transmedia

Lundi 13 janvier, le Carrefour Numérique² a accueilli la première étape d’« I love transmedia », un concours de projets transmédia auquel participent treize équipes d’étudiant·e·s. Elles devaient présenter, pitcher dans le jargon, leur travail devant des jurys de professionnel·le·s. Pas de sélection à ce niveau mais des critiques constructives pour s’améliorer. Parfois dur, l’exercice est formateur.

Offline parle d’une famille hyperconnectée qui n’arrive plus à communiquer… C’est une fiction sur une émission de téléréalité transmédia… Une catharsis augmentée grâce à un dispositif transmédia… Nous voulons renouveler la téléréalité, qui interagit aujourd’hui uniquement via SMS… D’un·e étudiant·e à l’autre, la parole passe pour présenter le projet qui vole leurs heures de sommeil depuis quelques semaines. Fébriles parfois, et pour cause : ils ont devant eux un jury de professionnel·le·s français·e·s du transmédia, cet art de raconter des histoires en s’appuyant sur plusieurs médias. Toute la journée du lundi 13 janvier, les six ont délivré six fois ce pitch (présentation, dans le jargon) devant autant de jurys différents dans le cadre de la première étape de la troisième édition d’« I love Transmedia », une initiative de la Transmedia Immersive University (TIU), accueillie au Carrefour Numérique².

Les treize équipes participantes sont dans une formation qui intègre le transmédia : le Celsa (communication), d’où vient l’équipe d’Offline, les Gobelins (image), l’ESIA 3D, l’ESAAT (animation), Lille 3 (communication) et Pôle 3D (animation).

Après le pitch, viennent les remarques et les questions, parfois crues :
C’est une collections de tares, vos personnages, ce sont des caricatures, en même temps, vous avez une ambition méta plus fine que j’aime bien, lance Florent Maurin, aka The Pixel Hunt, spécialiste de la gamification, mais il est un peu tôt pour cette approche, il existe peu de projets transmédia intéressants encore.
L’expérience transmédia est un peu limitée, enchaine David Basso, de l’agence de communication Uzik.
On est concentré·e·s sur l’idée de ne pas perdre le spectateur. Nous allons préciser les expériences interactives, justifie l’équipe.
Et concrètement, ça se passe comment ? Je suis sûr qu’on a compris chacun une chose différente. C’est un one shot ? Oui ? Ah, je n’avais pas compris ça…

Fonctionnement en silo

Drelin, drelin, une clarine indique qu’il ne reste que 5 minutes. Pour ces néophytes, l’exercice du pitch peut se révéler rude, mais l’état d’esprit reste d’améliorer les projets. Il n’y a pas de sélection exercée à ce niveau là. La séance se conclut d’ailleurs sur une invitation à aller chercher les compétences qui leur manque à Storycode, des conférences et des ateliers sur le sujet. Les retours sont très intéressants, témoignent Pierre et Élodie. Les deux étudiants du Celsa aiment l’idée de pouvoir raconter une histoire différemment et d’apprendre à travailler en équipe. Ils s’avouent aussi un peu perdus : il y a différentes définitions du transmédia en fonction des écoles et des professionnels. Ils s’interrogent aussi sur les limites de l’exercice : On nous place en situation professionnelle, mais nous ne sommes que des étudiants. On nous pousse à aller voir des compétences dans d’autres écoles mais chacun travaille en fait dans son coin. Les groupes sont constitués par école, ce qui explique ce fonctionnement en « silo ». Malgré le manque de moyens et de temps, il faudra pourtant produire un pilote qui sera présenté en octobre à la Gaieté lyrique, avec la présence du Carrefour Numérique² dans le jury.

Deux écueils auxquels Jérémy Pouilloux, producteur associé à La Générale de Production, et à l’initiative de la TIU, répond : Il ne faut pas cadrer, c’est une phase d’expérimentation. On met des garde-fous par contre, on sait que les sites multi-entrées ne marchent pas, par exemple. Casser les silos est notre ambition depuis le début, c’est faisable mais complexe d’un point de vue académique. Le constat vaut aussi pour Universcience : Nous nous associons à « I love transmedia » pour s’ouvrir à des gens qui font concrètement du transmédia, les frontières existent encore chez nous, reconnait Pierre Ricono, chef du département Campus technologique à la Direction des Éditions et du Transmédia, dont dépend le Carrefour Numérique². Il espère aussi renforcer le partenariat avec la TIU pour impliquer vraiment le Living Lab, par exemple en intégrant du public dans les jurys.

Réseautage professionnel

L’opportunité professionnelle est aussi appréciée : Cela fait trois mois que je pense à la plate-forme Djehouti, de Benjamin Hoguet, et il est là, je ne savais pas !, se réjouit Pierre, notre étudiant.

Il y a déjà un sacré niveau en si peu de temps, certains projets sont très ambitieux, se félicite Benjamin Hoguet. Lorsque les équipes sont pluridisciplinaires, le projet est déjà conçu, pensé transmédia, les autres, c’est plus déséquilibré. Les projets présentés ont besoin de cette dimension transmédia, ce n’est pas qu’un effet de mode. Un des grands reproches fait au transmédia est de n’être qu’un concept en vogue, mis à toutes les sauces. Nous essayons justement que ça soit utilisé à des fins cohérentes, explique Jérémy Pouilloux.

Le problème du projet Paris-Dacca des élèves de Lille 3, ce n’est pas le transmédia, mais l’angle : C’est les médias ? Le capitalisme ?, interroge Gregory Trowbridge, d’Upian, une des agences web les plus réputées en France. Tout le jury l’a ressenti. Constructif, Benjamin Hoguet leur a conseillé : pour les derniers pitches, essayer de tirer un angle à chaque jury, voir comment ils réagissent. Ou prévenez en amont que vous cherchez encore, renchérit Gregory Trowbridge. Un conseil suivi par les quatre, qui ont bien encaissé la critique et appliqué le conseil, avec l’aide de deux de leurs professeures, Marion Dalibert et Émilie Da Lage, venues en renfort de Lille. Elles voient aussi l’intérêt pour leur formation de participer à « I love transmedia » : Nous avons pu déposer des demandes de budget pour de l’équipement. La formation n’a qu’un an, nous allons la faire avancer. Elles s’interrogent ainsi sur la possibilité de travailler avec d’autres écoles pour faire aboutir le prototype de Paris-Dacca. Une autre école du Nord, l’ESAT est en effet aussi présente.

Si l’appétence pour le transmédia semble manifeste chez ces jeunes, peu en feront leur métier. Le marché en France est microscopique. Sur la vingtaine de projets passés par la TIU, un seul un a été produit pour le moment.

Sabine Blanc

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